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"Incorrigible, hélas ! Hélas !"

 

"Incorrigible, hélas ! Hélas !"

 

 

« Le chemin plat et gris où pousse une herbe rase
Traîne indéfiniment deux ornières de vase...
C'est un chemin d'automne avec des hauts chardons.
Et le pâtre y conduit son troupeau de moutons
Nombreux, sales, serrés, avec le nez à terre.
Ce leur est un chemin d'autant plus salutaire
Qu'il va tout droit en plaine à l'opposé des bois
Où l'on dit qu'en hiver le loup rôde parfois.
Ici, des chaumes secs, et là, des palissades,
Par un vent aigre et sous un ciel des plus maussades
C'est un très bon chemin correct et sans danger,
Quand on y trouve de quoi manger.
Et les moutons  – l'air de moudre une patenôtre – 
S'en vont par là broutant dans les pas l'un de l'autre.

 

Moi, la chèvre, je suis le surplus du troupeau
Et je m'ennuie avec ces gens de tout repos
Qui font tout bonnement tous la même chose.
Je m'ennuie à mourir sur ce chemin morose.
Je n'aime pas – j'en ai le cerveau courbatu – 
Marcher en foule ainsi sur un terrain battu ;
Je n'aime pas broutter l'herbe déjà tondue,
Ce petit foin sans goût, sans fleur inattendue...
Rien de nouveau, rien, rien... Tout est toujours pareil,
Pas même, pour changer, de l'ombre et du soleil,
Pas un obstacle au loin sur la campagne glabre
Qu'on devine et qui fait que d'avance on se cabre...

 

Aussi, dès que le Pâtre en son grand manteau bleu
Rempli de vent cherche l'espace et rêve un peu,
Je m'échappe, je cours à travers la campagne,
Je bondis pour trouver quelque peu de montagne,
Je grimpe à des talus très hauts de chemins creux.
On est très bien tout seul, sans moutons, très loin d'eux
Qui semblent tout au fond du val des pierres grises.
Les thyms inviolés ont des saveurs exquises...
Là je m'empêtre en la broussaille qui sent bon,
Avec la viorne, avec la ronce, vrai crampon.
Un brin d'eau luit au creux de quelque pierre fraîche
Et voilà que j'ai soif tout d'un coup... je la lèche,
Je cours, je broute ici, puis là... je perds du temps,
Je hume l'odeur froide et sauvage des vents ;
Je ne fais point de mal, mais je fais à ma tête.
C'est juste assez pour se sentir le cœur en fête,
Et j'ai tout oublié, les brebis et les loups
Et le Pâtre qui rêve avec des yeux si doux.
Mais lui, le pauvre gars, ne m'a pas oubliée.
Il me croit lasse et par derrière humiliée.
Pour me rendre courage il fait des sifflets doux,
Il m'interpelle avec des petits noms à nous...
Je l'entends, mais voilà qu'il me reste une touffe
De thym, encore une autre... Et puis en bas j'étouffe
Et je ne descendrai qu'avec l'ombre du soir
Quand les autres en file iront à l'abreuvoir,
Plus tard... un peu plus tard... pas encor... tout à l'heure.

 

Lui m'appelle, m'appelle, avec sa voix qui pleure
Et vraiment je voudrais n'avoir pas entendu,
J'en ai le cœur en amertume tout fondu...
Puis tout à coup, las d'appeler, las de m'attendre,
Il a tout laissé là ! – Que le loup vienne prendre,
S'il veut, tous ces moutons dociles, les voilà ! – 
Il monte à travers champs – il a tout laissé là ! – 
Par les mauvais sentiers, les ronces, les broussailles,
Il se fait mal, il a les pieds nus... Des pierrailles
Le blessent jusqu'au sang, mais il monte toujours,
Il approche, il me voit. Pour tant de méchants tours
J'endurerai ce qu'il voudra de justes gaules,
Mais il me prend, il m'emporte sur ses épaules
Puis le voilà qui me dorlote avec des mots
Dont un seul suffirait à guérir tous les maux.
Et je suis triste et si honteuse de ses peines
Que je n'ose plus voir – oh ! mes lourdes fredaines ! – 
Sa face pâle et ses mélancoliques yeux,
Et ne plus ouïr ce ton miséricordieux.
Mais tandis qu'il me porte, en secret, je me serre
Sur son cou las un peu plus qu'il n'est nécessaire
Pour mêler une larme à sa pauvre sueur...

 

De nouveau le chemin plus morne où sans lueur
Comme un brusque rideau tombe le soir d'automne,
Toujours broutant, serrés, leur herbe monotone,
Les moutons du troupeau n'ont pas du tout bougé.
 – Quand sauront-ils vraiment s'ils ont assez mangé ? – 
Moi, je les suis, n'ayant plus faim, baissant la tête
Et le pis est – avoue-le pour être honnête – 
Q'un jour c'est sûr, hélas ! ce peut être demain,
Je laisserai comme aujourd'hui ce droit chemin
Qui jusqu'en mon remords se traîne et m'exaspère
Et mon trop faible cœur déjà s'en désespère.

 

Mais ô divin Pasteur si demain je m'en vais
Poussée à tous hasards d'un caprice mauvais
Seule ingrate au milieu de ces bêtes fidèles,
Ô Maître, malgré tout, ô Maître, aucune d'elles
 – Et Vous qui savez tout, certes le savez bien,
Vous que je navre et qui ne m'en voulez de rien – 
De ces brebis suivant la route au clair de lune,
Pas une autant que moi, l'indocile, pas une
Ne sait ô cher Berger combien vous êtes bon.

 

Et simplement je me fie à votre pardon,
Moi rebelle, têtue et bien toujours la même,
Incorrigible, hélas ! hélas ! mais qui vous aime ! »

 

Marie Rouget (Noël), À None, Les Chansons et les heures, 1921 ?

 

 


 

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24/01/2011
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